Brugmansia #1 - La réappropriation de son corps.

7/21/2016



Être une femme dans la société actuelle reste, comme on le sait tous, une lutte au quotidien, malgré les quelques progrès qui ont pu être faits au cours de l'histoire, et ce quelle que soit la vie que l'on mène. Et comme si l'oppression constante que l'on subit n'était pas assez lourde à porter, on nous somme de nous taire, on nous infantilise, discrédite, ou pire : parle à notre place. 
Il est bien trop fréquent de voir un homme parler pour une femme, un-e valide parler pour un-e non valide, un-e blanc-he pour une personne racisée. C'est toxique, étouffant, et ça ne fait en aucun cas avancer le schmilblick. Il est important de donner la parole aux concerné-e-s, relayer, écouter, et apprendre. 
C'est ce pourquoi j'ai lancé cette rubrique " Brugmansia ''.
Qu'est ce que ce qu'une Brugmansia ? C'est le nom d'une plante d'apparence douce et bienveillante, mais qui saura se défendre si besoin il est, avec son effet hypnotique qui rend aussi docile qu'un petit chien, paraît il. 
Pour moi, cette référence renvoie relativement bien à la femme, qui d'une façon beaucoup plus large est capable de bien plus que ce que la société attend d'elle et lui inculque.
Cette rubrique a été créée pour laisser la parole aux concernées, celles qui ont des choses à dire et à nous apprendre. Alors on se tait, et on écoute.


Aujourd'hui, on se cale bien à l'aise dans son fauteuil et on laisse la place à l'intervenante à l'honneur : Alderaan, qui nous parle de sa condition de travailleuse du sexe. 

Cet article sera aussi agrémenté de photos d'Alderaan prises par une autre femme que vous connaissez déjà sûrement : Sand Cactaceae, dont vous pouvez retrouver le travail ici sur son Cargocollective. Et si vous voulez en savoir un peu plus sur elle, elle se trouve sur Twitter (j'en profite pour lui envoyer des coeurs)



Peux tu te présenter en quelques lignes ?
Je me surnomme Alderaan sur les internets. Jeune Queer de 22 ans, féministe pro-sex et introvertie. Je suis modèle photo érotique, Camgirl et Strip-teaseuse dans un Club sur Lyon mais le strip reste un job alimentaire auquel je m'adonne 2 fois par semaine.
Le fait de bosser à la maison me convient parfaitement. Etant hypersensible et agoraphobe, je supporte mal la frénésie de la ville et les mouvements de foule.
Du coup je reste devant mon PC à dessiner, faire des câlins à Mara mon petit chat et jouer à un RPG. Je fais du sport en salle, du crossfit précisément. Je vais aussi reprendre des études de droit en septembre, pour ensuite me spécialiser dans le droit international.

Peux tu nous en dire plus sur ton activité de travailleuse du sexe ?
La nuit je branche ma Cam sur Chaturbate pour retrouver mes viewers et m'adonner au plaisir de la masturbation. C'est une plate-forme de diffusion qui regroupe des hommes, femmes, trans, couple en train de se masturber / tchater en live. Je stream 2 à 3 fois par semaine. Juste moi et ma collection grandissante de god rose à paillettes. Parfois je me masturbe jusqu'à jouir, parfois je dandine juste mon cul et papote avec ma Room. Les gens offrent souvent des tokens ( monnaie du site ) quand ils t'apprécient. C'est un genre de pourboire que tu peux donner contre une demande ( baisser sa culotte, montrer ses seins..) ou juste parce que tu apprécies la personne. C'est vraiment au feeling. Je bosse également dans un club de Strip-tease 2 à 3 grand max soirs par semaine. Je vois surtout ce travail comme un job alimentaire, car même si j'adore danser et montrer mon cul, il y a trop de conditions physiques à respecter ( être rasée, porter des talons immenses, ne pas avoir trop de piercing...) C'est pour ça que je préfère la cam : j'ai la possibilité de me connecter en pyjamas à la sortie du lit comme maquillé après avoir passé 1h dans ma salle de bain. Il y a beaucoup plus de liberté physique et mentale.

Qu'est ce qui t'a amené à prendre la décision de devenir une travailleuse du sexe ?
J'ai toujours adoré montrer mon corps et donner envie. Je me souviens de mes longues nuits sur MSN à montrer ma poitrine naissante contre quelques Items sur un RPG en ligne de l'époque.
A mes yeux mon corps est un outil de travail et de communication que je manie et utilise comme je l'entends.
Remuer mon cul, faire bander / mouiller des inconnu(es) est quelque chose de naturel pour moi.
Il faut faire énormément attention dans ce milieu et poser ses limites dès le début et ne pas se laisser corrompre par les grosses sommes d'argents. J'ai joué le rôle d'hôtesse dans un bar à champagne il y a quelques temps. J'ai été embauchée sur le tas et le soir même j'étais déjà au bar en train d'attendre les clients. J'ai très vite mis un stop à ce boulot par rapport à plusieurs raisons. La première étant que j'avais plus l'impression de jouer le rôle d'une arnaqueuse qui tente désespérément de revendre des bouteilles de champagnes 6 fois leurs prix à un type qui venait juste pour un verre. Puis il y a une espèce de supercherie permanente qui plane et qui est bien entretenue par le ou la gérant-e du bar vu qu'il faut constamment faire croire à ton client qu'il y a des chances que tu lui suces la bite au bout de quelques bouteilles alignés, ou que tu es disponible pour l'attendre à l'hôtel le plus proche, ce qui est évidemment faux. Tu ne sais jamais sur qui tu vas tomber. Il y a, par exemple, une nana dans mon bar qui s'était faite menacer au couteau par un type car il pensait qu'elle lui devait du sexe à cause du frique monstrueux qu'il avait claqué.
Je n'ai aucun problème avec la boite de strip-tease car les prestations sont claires et ça ne fonctionne pas à la tête du client. Pas besoin d'harceler le type pour qu'il prenne un ticket avec toi pour partir en cabine. Et devant ma cam et bien...je fonctionne surtout au feeling : parfois je demande quelques tokens pour virer ma culotte, parfois non. C'est moi qui décide encore une fois.

Quelles ont été les réactions autour de toi ?
Alors là...on va commencer par ma mère qui a été la plus rude dans ses propos vis à vis de mon choix.
Elle pense tout d'abord que c'est de l'argent sale, comme si le corps d'une femme et son honneur devenaient instantanément souillés lorsqu'il était exposé et qui plus est lorsqu'il est question d'argent.
Elle m'a finalement traité de salope avant de couper les ponts avec moi. Salope est un mot que je m’approprie alors je n'ai pas cherché à la faire changer d'avis, je n'avais pas envie de rentrer dans un énième débat stérile sur '' My body My rules '' avec elle.
Mon père quand à lui semble plutôt à l'aise avec ma façon de vivre et voir les choses. Nous ne sommes pas super proches mais il est là quand j'ai besoin de parler et inversement.
Le plus compliqué a été la réaction de mon boyfriend. Nous sommes dans une relation depuis 7 mois et il apprends doucement la définition de '' Queer, pansexualité, féminisme, harcèlement de rue...''.
Ce sont loin d'être des choses innées et je tente de déconstruire sa vision des femmes, casser les codes et les clichés.
Il reste beaucoup de boulot mais je le sens intéressé.
Nous avons frôlés la séparation plus d'une fois car il est impensable pour moi de renoncer à ma '' vie de salope '' pour faire plaisir au sens moral d'une personne.
L'amour c'est partager, pas priver l'autre de ce qu'il aime, de ce qui le définit.

Qu'est ce que le travail du sexe t'a apporté ?
Le TDS (= Travail du Sexe) m'a énormément apporté dans beaucoup de domaine.
Il m'a appris à me réapproprier mon corps, à prendre conscience de mes limites, de ce que j'aime ou de ce que je refuse sexuellement sans être influencer par '' ce que va penser l'autre ''.
Avant j'avais peur de dire non et de blesser. Aujourd'hui je suis capable de m'affirmer et de contester si un geste m’apparaît comme irrespectueux ou simplement si je n'en ai pas envie.
Il y a aussi eu un gros changement financier. Le cul ça paye, bordel.
Au début j'étais choquée par les sommes que je pouvais toucher rien qu'en me masturbant devant une caméra dans ma chambre ou en tordant mon cul sur un fond de musique électro.
Je m'éclate dans ce que je fais et je n'ai pas l'impression de bosser, finalement.
Socialement parlant je n'ai jamais été autant active sur les réseaux, notamment Twitter.
C'est vraiment facile et rapide de créer des liens avec des performeur-euse-s, féministes, strip-teaseuses, prostituées...
C'est une toile qui ne fait que s’agrandir, c'est un véritable bonheur de découvrir cette sphère qui est toute nouvelle pour moi.

Comment penses tu que l'on pourrait améliorer l'image et la sécurité des travailleuses du sexe ?
C'est difficile pour moi de parler au nom des TDS, je suis encore novice dans ce milieu.
En tant que Camgirl et strip-teaseuse, je possède le statut de micro-entreprise et honnêtement c'est encore un territoire inconnu à mes yeux. Je dois me rendre à la chambre du commerce de Lyon pour y voir plus claire et faire mes premières déclarations mensuelles et continuer à diffuser en toute légalité.
Je suis quand même en position de dire qu'il y a un réel poids qui flotte au dessus des TDS.
L'image qui transparaît de ça est très négative et la plupart des gens pensent que c'est un métier qui s'impose uniquement en dernier recours et non pas par envie. Il faut donner la parole à ces personnes travailleuses du sexe, il ne faut pas les laisser dans l'ombre et la honte.
A mes yeux, faire la pute n'a rien de péjoratif, et j'ai le droit de me revendiquer salope si j'en ai envie.
J'ai souvent des clients au club de strip-tease qui, charmés par mon coté ' naturel / friendly ' me demandent souvent si je fais ça par dépit, pour manger, ou si je vis une passe difficile.
Quand je leur explique que je fais ça par plaisir et que pour moi c'est un travail comme un autre, la plupart sont surpris, voir pensent que c'est une stratégie commerciale et gardent en tête que je suis une pauvre fille avide d'argent qui n'avait pas d'autre choix que de se dénuder pour payer son loyer.

Es tu heureuse ?
Je n'ai jamais été plus heureuse qu'à ce jour. J'ai enfin la possibilité d'être moi-même.
C'est une véritable libération physique et mentale.

Un truc à rajouter ?
Il faut se réapproprier son corps. Je m'adresse aux femmes qui étaient comme moi, prisonnière de cette honte / culpabilité qu'on nous assigne à la naissance: "La femme se doit d'être pudique, mystérieuse et ne doit pas se dévoiler". Ce sont des poids qu'on nous attache, des conditions de vie totalement archaïques et machistes.
Une femme à le droit d'être ce qu'elle veut et personne n'est en mesure de nous poser des limites.

C'est tout pour moi !






















Son discours vous a plu ? Vous pouvez la retrouver sur son Twitter et sur Facebook !

Cette nouvelle rubrique vous intéresse ? Quel genre de profil voulez vous y voir ? Les photos vous ont convaincu, tout autant que le discours de notre intervenante ? Les commentaires sont là pour vous laisser la parole !

Entre deux articles, vous pouvez me retrouver



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2 commentaires

  1. (juste pour dire que je t'envoie des coeurs aussi <3)

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  2. Super article__ je ne ressemble pas a cette fille mais beaucoup beaucoup de mes convictions et de mes desirs de femme vont dans son sens.. et quelque part je me sens moins seule :) Un plus dans la recherche de moi meme : Affaire a suivre!

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Merci pour ce petit mot !

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